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Questions blanches

Éteindre la radio, puis s’apercevoir immédiatement que le geste a été un peu brusque, agacé. Mettre fin au bavardage, au remplissage matinal . Retenir le visage de Stéphane Hessel, un regard digne,  beauté respectueuse  retrouver ses mots sur sa propre mort dont il parlait « comme d’un grand projet »  : interrogation.

Un autre homme, fatigué, drapé dans sa blancheur, hésite, salue les fidèles. Il s’ est déshabillé  de son titre, libéré de sa charge. Un homme présent et absent à la fois, pas facile. La mort et la vie alimentent notre curiosité sur l’existence et s’amusent parfois à nous surprendre.

Papas perchés

Il monte, le geste est décidé. En bas, on se cache les yeux du soleil pour mieux le voir, on le montre du doigt . Lui, il pense déjà au froid,  à la nuit et à la faim. S’éloigner du sol pour mieux se faire entendre. Il le sait, il faudra bien descendre, le coeur gros.

D’abord, il faut tenir, s’exposer aux yeux de tous pour qu’elle comprenne. Les commentaires d’en bas vont bon train. Il s’en doute, il observe l’agitation. Les gendarmes, le préfet , à Paris des ministres se réunissent. Attendre , pour voir. Rester encore un peu, seul en compagnie de son désespoir. Une pensée accompagne toute sa première nuit : son fils.

La chambre du Vatican

Je tombe sur le titre, le relire. Je trouve deux mots qui ne fonctionnent pas ensemble. Le pape démissionne. La toile et les écrans s’enflamment, la nouvelle se propage à la vitesse de la lumière. Vite, je retrouve Piccoli dans « Habemus Papam », puis je reviens à la nouvelle.

Il est dans sa chambre, assis sur le lit, les rideaux tirés, les doigts croisés, les yeux fermés. Il n’y arrive plus. Il interroge encore sa conscience. Il décide. Se libérer de sa charge. Il regarde son bureau, une lettre est posée bien en évidence,  le message est prêt, rédigé. Il suffira de lire à la fin de la réunion du consistoire. Dans les couloirs, on circule, des chuchotements se propagent, la nuit va être courte.

Blanche

Semaine blanche, des mots qui manquent . J’ai vu Hopper s’offrir jusqu’au bout de la nuit puis quitter la capitale en douce. J’ai vu le printemps tunisien replonger brutalement dans l’hiver, j’ai vu le sang d’un opposant remplir les rues, mettre un pays sous tension.

Et puis d’autres choses sont venues, j’ai regardé passer les trains de nouvelles les uns après les autres : trop vite. Ne pas se souvenir vraiment, le regretter. Revoir encore ces pages blanches qui tombent avec le jour.

Bulles agitées

Les jours rallongent et des usines ferment.
L’armée frappe le ciel de Kidal et la nuit de noces dégénère à l’assemblée.
La Syrie  compte ses morts et Manaudou range son maillot.
Les otages au mali serrent les dents  et le visage de Lincoln s’affiche dans la ville.
Les fonctionnaires battent le pavé  et une tour explose à Mexico.
Beckham arrive  à Paris et Angoulême fait des bulles.

Des personnages de papier sortent de leurs vignettes.
Ils se regroupent, ils observent  toute cette agitation, interloqués, sans voix.

Elles

Mariage pour tous : débat à l’assemblée. Elles sont assises à l’étage. Suivre les débats, elles s’amusent des huissiers, de leurs déguisements, elles pointent du doigt une tête ou deux connue, elles reconnaissent les ministres, elles sont surprises par le chahut, l’ambiance buyante.

Un homme prend la parole, elles écoutent. Leurs mains se touchent, leurs doigts se croisent, puis un regard, amoureux. Plus bas, les prises de parole se succèdent. Elles n’y sont plus tout à fait, ratrappées par le désir sous le regard muet des statues de l’hémicycle. Plus tard, dans la rue, une dame agée se retournera sur elles pour les observer main dans la main.

Des yeux pour elle

Gabart , les yeux clairs, les cheveux en bataille. Il raconte son tour du monde. Le propos sensible, ému. Il parle de la fragilité face à la machine, et celle de l’homme face à la mer. Il jubile et retient en même temps son bonheur, il sait ce qu’il lui doit, elle lui manque déjà. Il sait le lien avec elle , pour toujours.

Son bateau reste là, un peu perdu . La foule fait des vagues sur les quais, la mer offre encore ses reflets dans les yeux d’un homme, heureux.

Derrière le silence

Pas d’images, peu de comptes-rendus,  juste des informations qui gouttent, qui ne disent rien, on parle matériel, effectifs,  positions. On parle des villes prises comme des mots savants. Des militaires prennent la parole, je reçois des mots  préparés, sélectionnés, formatés, coupés, collés.

On s’habitue peu à peu  à la rubrique « Mali » qui s’installe. La substance manque, les images aussi. Guerre muette. Y penser, se douter, essayer.  Envisager  la violence des armes, le bruit des bombes,  la peur,  la sueur et le sang .

Florence

Florence, encore. On montre son avion, l’aéroport, elle arrive, elle est là. Elle parle, une voix claire. Encore elle répond aux questions . Parfois sa voix tremble, les yeux qui brillent, une pensée furtive qui d’un coup retourne là-bas .  Sentir alors la gène, le malaise, trop de questions, trop vite . Vouloir qu’on  la laisse tranquille .

Florence se laisse porter, son nom est partout dans la ville. Elle sait, elle va devoir répéter encore, raconter la libération et tout le reste : la souffrance, le doute, la peur. Se dire qu’ il faudra penser à elle quand on commencera à l’oublier pour de bon.

Libre

Attendre, elle le fait depuis sept ans, cette fois-ci, elle veut être seule.  Elle refuse de voir l’audience à la télévision. Attendre seule, elle regarde sa montre, elle sursaute,  décroche le téléphone, elle ne parle pas, elle écoute son avocat.

Elle lâche le combiné, elle prend la nouvelle comme une gifle. A cet instant, il ne lui reste que les larmes et le doute, encore.  Florence relève la tête, elle regarde les murs de sa cellule, puis tout revient très vite, les images en vitesse accélérée. Elle se lève. Se préparer à partir, son regard se perd de nouveau dans un quotidien qui déjà, ne lui appartient  plus.

Göttinguen, mon amour

On annonce un anniversaire, des cérémonies, la France, l’Allemagne. Je retrouve un studio de télévision, les années soixante, noir et blanc, elle en noir. Deux accords de piano, sa voix claire se détache. Envie de fredonner aussi. Elle cherche le public, le prend par les yeux. Elle sourit parfois, des mots simples se déplient, touchent . J’avais oublié ça. Rester encore, se laisser bousculer jusqu’au bout, sans bouger. Puis, y être tout à fait.

« Ils restent là à nous sourire, mais nous les comprenons quand même, les enfants blonds de Göttinguen … les enfants sont les mêmes à Paris ou à Göttinguen »

Ne jamais oublier ça.

Barbara. vidéo – 1967

Derriere le rideau

Ouvrir un oeil avant la sonnerie du réveil, y penser, écouter les bruits du dehors, se dire qu’ ils paraissent lointains, différents, étouffés. Ecouter encore, attentivement. Puis se lever doucement, aller jusqu’à la fenêtre, d’une main, écarter légèrement le rideau, rester un instant à observer, profiter du nouveau décor.

Plus tard, évaluer les centimètres, chercher des repères. Ne pas allumer la radio, rester juste comme ca, profiter un peu du silence entre le noir du café et le blanc du dehors.

papier peint

Une centrale posée sur une mer de sable, les images tournent en boucle : les seules. Les autorités muettes lâchent quelques vagues indications, le bain de sang annoncé ne montre aucun visage, les chiffres tombent, puis se contredisent. Les chancelleries s’agacent, les journalistes meublent, ils épuisent toutes les sources, le conditionnel est de rigueur, les images d’archives de la centrale s’installent et tapissent les programmes d’information.

Très haut, bien après le bleu du ciel, il déplie ses grandes ailes bleues dans un silence noir, il avale des données et crache une perspective des installations, plate. Faire avec.

Monter le son

L’écran plat est allumé au dessus du comptoir: édition spéciale, le décor semble avoir changé, des images d’un site gazier dans le désert algérien tournent en boucle. Un bandeau urgent défile en bas de l’écran. Le patron se tourne, attrape la télécommande, penche la tête bien en arrière, monte le son. Les conversations fondent, les têtes se lèvent.

Les derniers distraits froncent les sourcils. Les premiers experts tentent quelque chose, le patron passe sa lavette sur le comptoir, un couple entre, un verre de vin blanc se rempli, le percolateur retrouve de la voix.

Café bien chaud

Il a fallu gratter le thermomètre pour voir le niveau du mercure. Rester quelques secondes sur la graduation pour être sûr. Cette nuit , il a lâché son zéro et a commencé une échappée vers le bas. L’hiver impatient, jubile enfin, dans la nuit il a enfanté d’une montagne bien blanche.

Sur la carte météo, une tâche rouge sur les Pyrénées délient les langues au comptoir ce matin, des mains de travailleurs se frottent devant les cafés chaud. Les risques d’avalanches et la circulation difficile font un peu oublier ici les dernières nouvelles d’une guerre lointaine qui dévoile peu à peu son visage.

Mécanique du repentir

Lance Amstrong, tricheur, déchu. On voulait juste l’oublier, l’abandonner à ses mensonges. La mécanique du repentir s’est mise en marche, le plan com est parfaitement organisé. Le spectacle est annoncé, buzz garanti, nous sommes priés d’être émus et concernés.

En vedette américaine, on annonce aussi une star de la télévision, le scénario a été écrit sur mesure, tout a été calibré : les mots justes, les larmes. Les six avocats du coureur ont co-réalisés le spectacle. Ces aveux annoncés ont encore le goût du mensonge et déjà celui du mépris.

Attendre

Déclaration solennelle, un message du Président. Ses phrases sont détachées, l’attention qui est porté inquiète déjà. S’accrocher aux phrases, attendre la suite des mots, monter le son du poste. Puis, observer le défilé des experts, regarder les cartes, les schémas, se laisser encore surprendre par ces mots : frappes ciblées, opérations, bases arrières, colonnes d’éléments, moyens de ravitaillement, sécurisation des ressortissants, accrochages.

Puis, une photo d’archive est rediffusée. Des hommes sont assis en arc de cercle, le visage flouté, derrière eux, des hommes turbannés jusqu’aux yeux sont armés jusqu’aux dents. Malaise.

Impayés

Les tables sont basses, les chaises petites, l’heure de la cantine. Le mouvement des petits bras s’interromp, les regards convergent vers elle. Une femme en uniforme bleu nuit, un mot à voix basse circule : police. Elle l’a vu comme les autres, elle la regarde, elle interroge le personnel de cantine, elle vient vers elle, elle lui demande de la suivre, elle s’exécute, son pas est rapide, elle est dévisagée par ses camarades, elle pense à ses parents.

Plus tôt dans la semaine, Anne. 94 ans, on lui demande de quitter sa chambre. Elle ne comprend pas, on lui explique que l’on va la raccompagner chez son fils, elle se fait répéter, mon fils ? Elle doit préparer ses affaires, quitter sa chambre, remplir sa valise, partir ? Elle est assise, son grand sac à main sur les genoux, elle attend, on lui parle fort près des oreilles, un taxi est arrivé pour elle, elle se lève, le pas hésitant, sans un mot.

Noir

Benoit Poelvorde, sa photo, je lis. L’enfer du tournage, la fragilité d’un homme face à un rôle trop proche de lui. Un défi, un jeu dangereux avec un personnage qui vous vampirise. On retrouve ses plaisanteries, fragiles, masquer un peu le malaise, le mal être.

Entre les lignes, je retrouve le doute, un homme qui cherche qui il est. Son visage m’interroge, décidément trop neutre pour être vrai, il cache le visage de son dernier rôle : une histoire d’amour, un miroir qui lui va bien, noir.

Un mariage et un enterrement

La salle du conseil municipal est pleine à craquer, l’ambiance est gaie. Le maire énonce les droits et les devoirs des futurs époux, agitation dans les rangs. Puis des commentaires se font entendre à voix haute, la voix du maire est couverte, il s’interrompt puis poursuit calmement, les agitateurs quittent la salle, les époux s’embrassent sous les applaudissements.

Plus tard, dans la rue un cortège funèbre fraye son chemin parmi la foule : voitures officielles, vitres fumées. On cherche l’identité du défunt, les avis divergent, certains affirment ne pas avoir vu le fourgon funéraire, d’autres qu’il s’agit d’un enfant mort-né, on discute. Le cortège s’éloigne de la ville, un chiffre reste dans toutes les bouches : soixante quinze.

Pieds d’argile

Un temple sur les champs Elysées, l’emblème de la marque s’affiche sur toute la façade, fond rouge. La bâtisse est massive : colonnes de pierre, grand escalier, tapis rouge. Le Mégastore au pieds d’argile tremble, on prédit sa chute finale.

A l’intérieur, une jeune femme vêtue d’un gilet à la marque a le regard dans le vide : attendre, espérer, envisager le pire aussi. Elle se reprend et tombe sur un client les mains plongés dans un bac de CD, l’homme en choisi un, manipule l’objet, le repose, puis s’en va.

Folklore destructeur

Depardieu encore. J’avais décidé de l’oublier, pour de bon. Mais son visage épais, blanc revient. Curiosité malsaine : aller voir jusqu’où le grotesque et la provocation peut habiter un homme au point de le changer.

Une province russe, folklore local, cérémonie de remise de prix. L’enfant s’amuse, il a gagné, on lui remet un costume, il est content. Je tombe sur sa filmographie, j’essaie encore de me convaincre qu’il s’agit du même homme, je ne suis plus sûr de rien.

Déboussolé

Tout devient possible, le Paris-Dakar débute ce samedi au Pérou et va s’achever au Chili. Les géographes sont priés de bien se tenir et sont invités à faire preuve d’un peu d’ouverture à l’heure de la mondialisation et des politiques de la délocalisation.

Ce Dakar 2013 est, je cite « une singulière exploration du littoral pacifique » une nécessaire mise au point pour les derniers géographes récalcitrants qui refusent décidément de vivre avec leur temps.

L’homme perdu

Une lettre contre un passeport. La russie vient d’accrocher un nouveau trophée sur son tableau de chasse. Un homme s’est égaré, obstiné dans sa rancoeur. Il offre le visage d’un enfant immature. Le scénario est mauvais, quitter la salle avant la fin du film. La fortune d’un homme perdu pourra t-elle racheter son manque de dignité ? Déjà, des avis définitifs tombent, sans appel.

Treize

Comme les autres, elle se lève brusquement de table, elle embrasse, elle sourit, puis se rassoit un peu genée. Elle replonge le regard dans son verre, elle pense à lui. Déjà, elle a oublié les voeux qu’elle vient de recevoir, si loin, si distants. On rempli son verre, trinquer encore, elle le lève. Elle se regarde faire le geste qui ne lui appartient pas. Elle pense partir très vite pour se retrouver dans le sommeil de cette premiere nuit de janvier. Demain peut être, elle regardera le ciel.

La chambre des secrets

New York, un grand hôtel . A cet étage : les chambres les plus luxueuses. Les pas s’entendent à peine ici : moquette épaisse . Une nuit, une chambre : remue ménage, agitation. La porte est lourde, épaisse, elle ne laisse rien filtrer sur le couloir. Plus tard, dans un bureau de l’hôtel la main d’un homme attrape le téléphone,  geste sûr, déterminé. Les allers venus se multiplient. L’accès à la chambre est quadrillée par un épais ruban de plastique jaune .

Dehors, dans la ville, sur les écrans, encore on se souvient du temps de la honte et de la déchéance. La lourde porte de la chambre 2806 vient de se refermer définitivement sur un silence amer.

Pianos en deuil

Je retrouve ses photos partout. je le préfère en jeune premier dans les années 50, grandes lunettes, déjà du swing dans la décontraction, comme une seconde nature. Je me souviens du rythme envoûtant de ce « Take Five ». Les premières notes de ce quartette emballent : envie de bouger sur sa chaise. Quelques accords de piano à peine étouffés annoncent avec évidence l’entrée feutrée du saxophone alto de Paul Desmond.

Dave Brubeck emporte avec lui nos plus beaux souvenirs collectifs du jazz moderne, sa conception du swing vient de devenir définitivement éternelle.

Hiver arabe

Printemps hivernal en Egypte. Des scènes qui reviennent : mouvements de foule, nuits de sueur, bras levés, barricades, drapeaux. La colère porte un peuple qui avance, qui fait face au pouvoir. La désillusion a laissé place à la mobilisation.

Le Caire transpire, le Caire donne de la voix, Le Caire dénonce la corruption, Le Caire tangue, l’histoire c’est maintenant et chacun le sait. Face au palais présidentiel, rester, faire face à la police, ne pas oublier  le pouvoir du peuple, revivre la fièvre, rester debout jusqu’au bout.

Décompte

Ses jours sont comptés, ceux d’un régime sanguinaire. La formule revient, elle est affichée de temps à autre  depuis des mois. Des mots qui s’usent, presque un marronnier comme une petite musique que l’on repasse dans les journaux.

Compter pour attendre la fin de l’horreur en Syrie, compter pour assister à la chute du dictateur, compter pour sortir sans crainte dans la rue avec les enfants, compter jusqu’à combien ?

Les indiens

Scène de ménage : noms d’oiseaux, portes qui claquent, déclarations, menaces, bruits de vaisselles cassées :  on a hésité un moment entre l’incompréhension et l’hilarité . Toutes fenêtres ouvertes, ils ont continué, le ridicule l’a emporté, la tragi-comédie livre chaque jour son nouvel épisode, le meilleur est peut être à venir.

Ils menacent à présent de mettre le feu à la maison. Mais les derniers rebondissements tombent à plat, ils ont fini par lasser. Les deux clans sont fatigués, les chefs continuent de se montrer sans y croire vraiment, le visage pâle.

Quatre lettres

Un mot s’affiche, juste quatre lettres qu’on ne voudrait pas lire. L’éviter, tourner la page, le cacher des enfants . Malaise dans certaines familles, ne pas le voir, continuer de se taire ,  esquiver, laisser le secret là où il se trouve. Elles témoignent, elles en parlent pour les autres qui se taisent, pour survivre, jamais elles n’oublieront, le viol.

Manquer le train, perdre les mots

Le temps me manque, je cours auprès les mots. Des regrets aussi : avoir laissé passé Sandy, comme ça. Ne pas se laisser endormir par le froid qui s’installe et qui éloigne pour de bon nos souvenirs de l’ été.  Le train des nouvelles fonce dans la nuit, faute de pouvoir le rattraper, je le regarde passer, sans voix. Se retrouver debout sur le quai, ne plus savoir quoi faire.

Pourtant ce matin, très vite j’ai allumé le poste à sept heure sept, j’ai manqué le début des titres, alors je suis resté accroché à tous les mots du poste : savoir, connaitre vite le nom de celui qui a remporté l’élection là-bas. Plus tard, je vois le visage d’un homme fatigué, heureux, porté par une victoire large. Une victoire aussi évidente ce matin qu’ incertaine hier.

Trois millions

Mauvaise nuit, réveillé tôt, trop tôt. La cuisine : traîner des pieds, la main sur le poste, la machine à nouvelles débite, il n’écoute pas vraiment. Un chiffre vient de claquer, il a bien entendu. Trois millions, c’est fait : comme lui. Il cherche à se représenter trois millions de personnes, il cherche, trois millions d’insomnies, d’inquiétudes, de solitude aussi.

L’absence de travail soulève en lui des doutes, la culpabilité et une grande peur de rester comme ça, : impensable, juste impensable. Et puis l’idée d’aller au guichet aujourd’hui avec la certitude de croiser des regards comme le sien est insoutenable. Il reste debout, immobile, encore avec ce vide dans le regard, il se demande comment sortir du piège, il ne sait pas.

Pèlerins impatients

Les pèlerins surexcités se réunissent. Patience, le grand pèlerinage marchand va bientôt commencer. Il faudra se lever tôt pour en être, le bonheur n’a pas de prix. En attendant, la rumeur court, elle se faufile partout sur les écrans, dans les ondes, dans les conversations : petit objet, tactile, numéro cinq, trop classe.

Les brebis du marketing sont en rang, volontaires pour se faire dévorer le portefeuille. Il sera posé là, délicatement sur la table de nuit, comme une bible. Puis, viendra l’heure de faire une prière pour ceux qui refusent le bonheur, de faire parti de la tribu. Une prière pour les ignorants qui ne connaîtront jamais le privilège de ranger ce numéro cinq dans un joli panier à pommes.

Attendre, tout près du lac

Annecy, le lac, bien trop sage, carte postale. Plus haut, des sentiers s’enfoncent  dans la forêt, un parking forestier, un véhicule à l’arrêt, une scène de crime. Impacts de balles, occupants immobiles,  cadavres encore chaud. Elle est là, elle tend l’oreille, ne bouge pas, elle se souvient des coups de feu, du vacarme : personne ne bouge, elle est bloquée,  elle fait la morte.

Plus tard, plus loin, on ferme les volets, les enfants doivent se coucher tôt, la rentrée. Des voitures de police vont et viennent sur le sentier. Elle entend, elle se dégage et offre un large sourire pour saluer son retour parmi le monde des vivants.

Comme si …

Comme si les bavardages au portail de l’école n’avaient été interrompues que par un été chaotique.

Comme si on ne se doutait pas que les questions sur les vacances finiraient très vite rangées comme les sandales d’été.

Comme s’il fallait bien observer le lent mouvement des petites têtes entrant dans la salle de classe pour se le dire ce matin.

Comme si l’horreur de la guerre en Syrie s’était tu pendant notre pause.

Comme si tout cela n’était pas prévisible.

Comme si nous retrouvions un peu de présence à tout ça .

Arrêter de feindre, puis finalement reprendre le fil, suivre le mouvement ou bien tenter encore ce pas de côté pour observer une rentrée de plus.

Petit pas perdu

Il est là, immédiatement je me souviens de cette photo. Il pose, on distingue nettement son visage derrière la grande visière bombée de son casque. Je le retrouve, le regarder encore. Tenter de retrouver un peu l’émerveillement de l’enfant devant le rêve accompli.

Combien de nuits, de soirées , combien de regards jetés vers elle ? Petite planète blanche. Puis, un jour de juillet, pour nous, il décroche la lune. Juste  un petit pas, juste une empreinte de pied, tout là haut.  Neil Amstrong a rejoint les étoiles et rallume l’étincelle de notre conscience terrienne comme un beau souvenir.

Juste une pause

Roue libre.

Laisser un peu le monde tourner sans nous, se faire oublier.
Retrouver le goût du temps qui défile avec lenteur.

S’endormir le soir dans une belle innocence, puis laisser la nuit nous fabriquer doucement des souvenirs, pour après.

La publication des  billets est  suspendue jusqu’à la fin août .
Très bel été à tous.

Comme un rêve, pour tenir

S’assurer encore que la porte est bien fermée, depuis la cuisine jeter encore un oeil sur la colonne de fumée. Rassurer les enfants, mettre un peu de musique à l’heure du coucher pour tenter de masquer les tirs .

Tenter de dormir un peu, la main sur le ventre. Puis au petit matin chasser la peur, oser, penser aux scènes de liesse de Damas libérée, comme une évidence . S’imaginer revivre, sortir, embrasser Damas la libre. Rester encore un peu avec tout ça avant de se lever pour tenter de faire tenir la journée qui s’annonce.

Quelques souvenirs d’abricots bien mûrs à l’ombre d’un soleil généreux

Peut être la sensation olfactive du caramel, le goût du miel, des agrumes et finalement une pointe de pain d’épice. Le liquide est presque aussi frais que l’air du soir. Mon palais se réveille, la chose reste assez longtemps en bouche, il faut y revenir doucement pour tenter de retrouver la fraîcheur à la fois acidulée et épicée de cette première gorgée .

La surprise s’est un peu effacée pour laisser place à la curiosité des papilles qui  tentent un inventaire, débusquer tout ce qui se cache derrière ce sucré. Fermer les yeux, laisser glisser doucement le liquide et finalement trouver quelques souvenirs d’abricots bien mûrs à l’ombre d’un soleil très généreux. Se souvenir juste de ça avant d’aller dormir.

Des valises dans l’entrée

La première grande transhumance est toute proche, la radio annonce les dernières prévisions de trafic, on lève une main, on demande le silence  immédiat . Les valises ont  déjà été sorties dans l’entrée, on a déjà fait une liste. Bientôt ça sera l’agitation, le  chassé-croisé entre les placards, les pas seront énergiques, « Tu n’as pas vu mon pull gris ? « .

Au petit matin, le premier levé regardera par la fenêtre, la main gauche retenant le rideau, la tête en direction du ciel, encore inquiet par ce début d’ été qui ne tient pas.

Dame blanche

On a du mal à prononcer son nom, je cherche comment l’écrire : Aung San Suu Ky. Ce matin, j’entends sa voix à la radio, dès le premier mot, j’envisage son sourire. Puis, je cherche à me frayer un chemin au travers de la voix de l’interprète, je cherche à percevoir clairement le timbre, le son et l’âme de cette voix libre.

Je prends ses mots, tous ces mots là, j’entends aussi tout ce silence qui entoure les propos d’une personne rare. J’entends la détermination, l’apaisement aussi. J’éteins ensuite la radio, je reste encore un peu avec cette voix, elle me suffit pour la journée. Il faudra tenter de la garder encore à l’interieur, pour plus tard, pour se souvenir.

Avant l’orage

L’été est annoncé. Je croise de tout : des jupes courtes, des lunettes de soleil posées sur des têtes, des jambes déjà bronzées, des jeunes hommes venus d’ailleurs trop serrés dans leurs tee-shirts, des appareils photo en bandoulière, des doigts perdus sur des plans de Paris, des têtes qui se relèvent pour regarder le nom des stations, du voyageur régulier, la mine encore marquée par un réveil trop matinal .

En surface je questionne le ciel,  je fais mine d’avoir oublier le bulletin météo. L’orage menace, on presse le pas de toute part, l’insouciance tranquille d’un couple de touristes me rassure un peu au coin de la rue de Poitiers.

Interrompre le geste machinal de la main

Entrer dans la salle de bain, sentir l’humidité provenant de la fenêtre entrouverte. Y penser à peine, regarder le poste de radio, puis interrompre le geste machinal de la main, le dégager tout à fait, ne pas appuyer sur le bouton du poste, ne pas prendre les nouvelles, rester là, en silence. S’imaginer un instant les commentaires qui se déroulent sans moi, se trouver un peu apaisé de ne pas subir tout ça.

Ce matin, rester neuf, encore un peu de temps, garder encore en tête le bruit d’un camion qui passe dans la rue et l’eau de la douche qui coule lentement comme les seules nouvelles d’un jour qui commence.

Trop de bruit

On fait les comptes, on évalue les reports de voix, on observe  les désistements, on écoute les consignes. Tous ces mots me fatiguent, les calculs font des alliances avec les commentaires , tous ces mots là font disparaitre les idées .

Je regarde des candidats qui battent le pavé, un paquet de tract sur le bras, je regarde ces visages qui déjà n’y crois plus. Les discours de défaite et de victoire sont déjà prêt à servir pour la soirée de Dimanche.

Près du boulevard Saint-Germain , des fauteuils en velours rouge se regardent dans l’hémicycle, ils patientent en silence dans le noir sans se douter de tout ce bruit qui bat la campagne.

Chassé – croisé

Les uns croisent ceux qui partent. Les statues de la république sont restées de marbre, elles ont regardé ces chassé-croisé dans une indifférence bienveillante . Plus tard il faudra retenir les noms et se rappeler les fonctions . Puis, peu à peu la surprise sera effacée par les premiers commentaires qui tomberont comme des giboulées, imprévisibles et dérisoires.

Sur la pointe des pieds

Les grandes marrées sont terminées, l’agitation retombe, on plie le banc, on rentre, la tête remplie d’espoir ou d’incertitudes. Un déversement d’enveloppes a accouché d’un nom, enfin. Mais, les commentaires fatigués vont encore trouver un peu de dérisoire à raconter.

Je retrouve peu à peu ma voix, tout ce désordre, tout ce bruit, tout ce trop plein de mots m’a empêché. Je vous ai laissé là, sans rien. Revenir, comme ça, sur la pointe des pieds. Ouvrir les volets, regarder le ciel, se protéger les yeux, chercher le souffle. Puis dans le silence des mots qui se couchent, se retrouver un peu, enfin.

Deuils

Je cherche encore les mots. Rien ne vient pour décrire la folie, le sang et la haine qui  ont endeuillé ce début de printemps. Très vite, profiter du soleil et passer à autre chose.

La campagne a repris. J’entends les  clameurs de la foule des grands rassemblements. Des joutes oratoires : une phrase enflamme la foule, je regarde ces drapeaux , j’entends ces chants . Tout ça ne me rassure en rien . Que restera t-il de tout ça quand il faudra faire le deuil de ces rêves là .

Monde éphémère

Comme un soleil qui assèche ma plume, je regarde ce monde qui tourne autour de moi et je reste muet par ce trop plein de voix. Je cherche un signe dans tout ce dérisoire. Je résiste à l’écoeurement , je cherche un regard qui me parle, qui me prend, loin du tapage.

Ce monde qui s’affiche n’est qu’illusion, juste une succession d’affiches qui chaque jour sont remplacées par d’autres. On raconte encore l’insupportable en Syrie, je prends ça comme une gifle. Dehors la campagne bat son dérisoire d’histoires éphémères qui décidément me font  fermer les yeux .

Le jour où Tokyo a failli mourir

Fukushima, mars 2011. Le premier ministre insite, s’agace et demande encore à joindre personnelement le directeur de TEPCO, vite. Pas de réponse, aucune information récente sur l’évolution de la catastrophe. En urgence, il décide de réunir son cabinet, il vérouille lui-même les portes à clef de la salle de réunion. Le ton est grave, il évoque la situation hors de contrôle qui peut dégénérer très vite, une possible succession d’explosions, des réacteurs qui lacherait les uns après les autres.

Il se lève, s’approche de la grande fenêtre vitrée, il regarde la rue, il continue de parler le regard plongé dans cette foule qui circule. Le mot est laché  » évacuation ». Il se retourne, il éponge la sueur de son front, un silence glacial fige les regards. Il faut se préparer, vite, un éxode inédit dans l’histoire de l’humanité. Il dit ne pas savoir si c’est possible. Il fait une pause et replonge le regard dans la rue. « Ensuite il faudra oublier Tokyo », autour de la table les respirations s’interrompent, les mouvements se figent.

Son portable sonne, le nom du directeur de TEPCO s’affiche sur son écran, il répond et s’assoit lentement.

Le silence est d’or

Hollywood, cérémonie des oscars : défilé de toilettes et de noeuds pap. Un film raffle cinq les Oscars : The artist : applaudissements. Dujardin, meilleur acteur aussi. Il s’avance, la démarche dynamique, le regard déjà dans les étoiles, des flashs,  un grand sourire,  un air faussement détendu.

Dujardin est un  grand gamin qui fait mine de ne pas y croire.  Nous, on repense au film, on revoie ses quelques pas de claquettes, puis  on reste encore deux fois sans voix.

Des mots qui abîment

Le combat  a commencé, des échanges, des coups, des mots qui abîment la réflexion, qui fatiguent notre envie d’avoir un favori . Couper le son, se détourner pour ne pas entendre le bruit des joutes quotidiennes et la meute qui hurle pendant le combat, ne pas compter les points, se mettre en retrait, se protéger de toute cette violence.

On le sait, certains vont s’éloigner tellement loin que jamais ils ne reviendront. Lâcher quelques phrases définitives sur la politique, puis le regretter un peu. Prendre l’air, respirer  et faire semblant d’oublier tout ça.

Bourgeons de sang

Le printemps arabe s’éloigne, il laisse ici et là  des démocraties en chantier, avec son lot de déceptions et d’espoirs. En Syrie, c’est la guerre . Homs, ville assassinée, bombardée. Bombes, tirs de mortiers, explosions, la faim aussi .

L’armée tue le peuple : pilonner, détruire, exterminer, affamer, anéantir  les rebelles. On cherche les limites de la violence humaine, l’impensable se produit sous nos yeux.  Ce printemps là n’enfante que des bourgeons de sang.

La ville aveuglée

Il vient d’arriver à Damas, le temps de passer à l’hôtel pour se détendre un peu avant le rendez vous officiel. Il est le Ministre des Affaires étrangères de son Pays. Il regarde par la fenêtre, au loin une colonne de fumée noire se détache sur le ciel bleu. Il fixe ce ciel, il se souvient il y a quelques heures avoir ordonné à son ambassadeur de lever la main, signifier le veto de son pays contre un projet de résolution pour condamner la violence en Syrie.

Son regard se perd dans ce ciel , on frappe à la porte,  la délégation au grand complet,  il faut y aller, la voiture est prête, le chauffeur attend. La porte se referme sur cette chambre vide. Derrière les fenêtres, une ville tente de masquer la guerre , une ville qui ne se souvient pas des blessés ensanglantés, des cadavres. Oublier très vite les ambassades qui se vident, ignorer les bombardements sur Homs et faire mine de ne pas voir la rébellion qui se propage.

Colère tranquille

Je regarde le temps qui passe sur le visage d’un homme . Dégaine un peu borsalino, chemise grise, costard noir, cravate sombre, le tout coiffé d’un feutre noir. Il revient, nouvel album : Léonard Cohen. Je retrouve une bouche de travers qui, comme une excuse tente de cacher l’intimité d’un homme fragile. Je retrouve cette voix, caverneuse, venue des profondeurs de la terre, ce chant des luttes, d’une colère tranquille. 

Je me souviens de cette voix là qui  a su si bien accompagné des soirées de solitude. Mélancolie intelligente, compagnon de l’intime. Etre touché par la beauté d’une révolte contre un monde qui ne tourne pas rond. Ecouter encore et replonger dans cette gravité, c’est prendre toujours le risque de se laisser glisser vers les profondeurs inconnues de la nuit.

Un demandeur dans sa cuisine

Un chiffre tombe , une brève qui en chasse une autre. Presque trois millions, trois millions de chômeurs en France.  Un instant, il envisage d’éteindre le poste brutalement, ne pas rajouter de la honte à la souffrance .

Il est assis dans sa cuisine, il est onze heures. Finalement le poste est resté allumé. Le chiffre est répété, martelé. Un chiffre qui vient le rappeler à son sort, il n’aime pas ça. Il écoute : moins d’emplois, plus de demandeurs. Il reste assis, indécis. Il lui reste quelques heures, puiser les forces nécessaires pour garder la face. Bientôt les enfants rentreront de l’école.

La fonction et le vide

Une photo, le Président en visite en Guyane. Assis dans un bateau, l’air concentré, absent, inquiet, peut être. Le temps s’est arrêté un instant, des personnalités l’accompagnent, le regard suspendu, comme si son interrogation devenait contagieuse. Pendant une fraction de seconde : le vide.

Pour la première fois, il évoque en privé la fin possible, se libérer du poids de la fonction, se protéger contre la peur de perdre. La même peur qui prive certains hommes de la victoire. Tous le savent : après le premier jour de gloire, il faudra avaler les nuits blanches, se préparer aux coups et lutter de toutes ses forces pour ne pas se perdre soi-même.

Brushing républicain

L’élection présidentielle  des Etats-Unis vient nous rendre visite de temps en temps. Primaire républicaine, rebondissements, une tête chasse l’autre. On parle d’un homme, on nous le montre le soir des résultats. A chaque fois c’est la même mise en scène :  un pupitre, un public de militants, applaudissements, des pancartes à son nom, lui, souriant et entouré des siens. 

Nom imprononçable : Newt Gingrich. Visage carré, une chevelure blanche, brushing toujours impeccable, tout droit sorti d’un épisode de Dallas, une tête qui sert à souhait nos clichés, exactement comme on l’imagine. Je tombe aussi sur le regard de sa femme, blonde, plastique irréprochable. Une bouche serrée, la mèche est parfaite, laquée à souhait. Le regard est autoritaire, presque menaçant. Gloire et beauté, même coiffeur.

Dites « AAA »

On dégrade à tour de bras, on rabaisse, on casse, on abaisse les notes. Chacun cherche ses A, partout. Chez le médecin,  il projette la lumière de sa torche au fond de ma gorge. Je dis « AAA ». « Insuffisant », le pronostic est cinglant est sans appel, je me rhabille. «  Il faudra reprendre un rendez vous et on verra « . J’attrape son ordonnance, illisible, je suis toujours sans voix.

Je cherche un avis, un remède.  On tente d’expliquer, je perçois des contradictions, je ne comprends pas, je fais un pas de côté, je laisse la meute . Je rentre, je cherche dans le dico. Amusement, Appétit , Appréhension, Avalanche, Avarie. Attendre, il est urgent d’attendre.

Un monde qui sombre

Vendredi soir, au large de l’Italie. Un paquebot avance dans la nuit. Quatre mille personnes endimanchées, la croisière s’amuse. On profite du restaurant, on est heureux, on trinque. Brusquement, le mouvement des gestes s’interrompt, les regards se croisent. Puis, le noir, les cris, le sol se dérobe, les haut parleurs crachent des messages en italien. Une foule de gilets orange se bousculent. Le luxe vient de sombrer en mer.

Le  paquebot est couché dans l’eau, à moitié immergé. Un monde s’est retourné, la ligne d’horizon a basculé. Le corps imposant de la bête réduit les rivages de l’île italienne du Giglio , je tente une mise à l’échelle, en vain. Je regarde encore les restes de ce monde qui sombre, lentement.

Faire le compte

Compter. Compter les jours. Ceux qui restent avant l’élection : cent jours. Compter les années pour ne pas oublier. Deux ans depuis que le monde a basculé en Haïti , une seule après la révolution en Tunisie. Déjà deux journées que Gilles Jacquier a laissé sa vie quelque part dans un immeuble de Homs en Syrie.

Le temps file, il nous manque. On aménage la vie, on regarde un écran, on cherche un miroir. Les nouvelles du monde nous traversent comme un bruit de fond. Démunis, on cherche des mots, ses mots pour donner du sens à tout ce vertige.

La mer est entière en hiver

La mer est entière  en hiver,  généreuse. Jules Verne n’en revient toujours pas, son trophée inscrit encore un record, mondial : un tour du monde plus vite, bouclé en 45 jours. La Bretagne célèbre la victoire de ses fils.  On imagine l’engin  glisser avec une puissance inouïe à la surface des eaux.

De l’autre coté de la terre, tempête, mer  déchaînée en Nouvelle Zélande. Je  regarde un cargo  totalement  brisé en deux parties, définitivement abandonné par le monde des hommes.  Corps décharné, une tête qui n’appartient déjà plus à ce corps, un corps qui sombre doucement dans les profondeurs des eaux. Quelques containers sont recrachés en mer, dans un dernier sanglot. La mer est entière en hiver, cruelle aussi.

Elle s’annonce, elle arrive

Elle avance, bruits de botte, elle va tout envahir, elle va se répandre partout comme des eaux. Elle va s’inviter à notre table, sur notre lieu de travail. Elle va remplir les pages, envahir les écrans, les ondes, les ordinateurs, tout. On ne pourra pas y échapper.

Elle viendra jusque dans nos boites aux lettres pour venir chercher les derniers irréductibles. Elle se fera entendre au delà des frontières terrestres pour aller chercher ceux qui tentaient de fuir, les exilés eux aussi seront rattrapés . Puis, il faudra attendre un dimanche de mai pour être tout à fait sûr que la campagne présidentielle s’est repliée, définitivement.

Douze

C’est fait. Douze coups pour annoncer deux mille douze. On se rappelle avoir doucement refermé la porte derrière soi sans se retourner. Certains ont déjà pris le temps d’observer avec curiosité et tendresse ce calendrier vierge, cette page  blanche qui se présente.
 
C’est le moment de prendre le temps, s’offrir un court instant pour soi, regarder le ciel, s’inventer un avenir, oser un rêve. L’année nouvelle est encore pleine de fraîcheur, juste le temps de prendre une grande respiration avant de s’élancer et d’apprivoiser peu à peu deux mille douze.
 
 
 

Inventaire

Décembre effeuille les jours, les dates basculent et tombent les unes après les autres. Ce dernier mois sera bientôt rangé avec les autres dans la boite à souvenirs. Dans quelques jours, on tentera peut être un inventaire. Une histoire intime, des événements partagés avec ceux qu’on aime, une pensée particulière, un ailleurs, un voyage intérieur.
 
Plus tard, on essaiera sans doute de rassembler quelques pensées furtives et tenter de retrouver cette rumeur du monde qui a traversé le calendrier et nos vies comme un vent qui souffle sur la plaine de nos existences. Il y aura d’autres tourbillons, il faudra rester debout face aux vents contraires.

Retourner dans l’île

La dame aux pieds nus est revenue sur son île, elle a juste laissé un petit mot d’excuses, puis elle est partie doucement dans la nuit. Cesaria Evora savait nous chanter la mer, l’amour, la pauvreté, la vie,  sa vie .

Je revois ces pieds nus, ce léger déhanchement et cette présence nostalgique qui m’a transporté  tant de fois là-bas dans son île. Inutile de chercher sa voix, elle est là, installée en moi comme la présence et le souvenir d’un parent proche qui vient de partir.

En attendant la tempête

Coup de vent, une première tempête hivernale est annoncée, vent d’Ouest. On voit déjà les images d’une mer déchaînée  qui lave et rafraîchit les côtes. L’envie peut être de retrouver vite un bord de mer,  ce bord du monde, ce ponant, retrouver le large, respirer un peu l’ailleurs.

Ici dans les terres, on se contentera de regarder les arbres pliés sous le vent et d’écouter ce souffle pendant quelques insomnies passagères. Presque rassuré de ne rien pouvoir y faire, la tempête nous offrira alors un florilège de lieux communs.  On fera mine de s’en étonner à la boulangerie, à la pause café , au comptoir du bar d’en face.

Grosse fatigue

Encore trois lettres qui tournent en boucle et qui fatiguent : DSK. On refait l’histoire, on recommence New-York,  le Sofitel  et la suite.  Trois lettres qui épuisent. Nous, on aimerait bien oublier et laisser cet homme avec sa conscience.  Mais il faut savoir, tout connaître. Alors on  fouille , on cherche partout, on fait les poubelles.

Cet homme a admis sa faute, il est tombé, il a fait une chute vertigineuse,  abimé. On pensait passer à autre chose, puis les nouvelles rebondissent sans cesse dans le glauque . Une époque sans pitié qui tourne encore et encore le couteau dans une plaie ouverte, purulente. Scandale  interminable.  Paris fatigue, j’ entends déjà les cris sourds des passants anonymes  : ca suffit.

Un regard qui s’absente

Florence connaît la date, c’est aujourd’hui. Six années. Florence Cassez se souvient, le 8 décembre 2005, une descente de police , en direct à la télé, mauvais polar, cauchemar. Puis la violence policière : menottée, brutalisée, enfermée et livrée aux chiens.

Enquête bâclée, procès politique pour l’exemple et soixante ans de prison. Derrière ses grands yeux blessés, Florence a parfois le regard qui s’absente. Je l’imagine aller puiser très loin la force d’esperer. Je l’imagine rassembler toute la retenue nécessaire pour continuer de faire face à l’injustice sauvage.

Au chevet d’un parent éloigné

On l’a appris ce matin, la nouvelle s’est répandue. Les risque de le perdre, un A. On accueille les proches, on prépare la famille, le diagnostic est sombre. Le docteur explique, on ne comprend pas vraiment. Un parent si éloigné, faut il vraiment s’en attrister ?   la réponse est cinglante, le ton est grave . On évoque les conséquences, la monnaie qui tremble, les économies en réanimation. On écoute, un peu déboussolé.

Puis le docteur se lève, il me regarde, pose une main sur mon épaule. Il parle doucement à présent, il fait un exposé de tout ce qui est entrepris pour rassurer les marchés. Je reste sans voix, pas certain d’être tout à fait rassuré.

Les larmes de la crise

Plan d’austerité sévère en Italie. La ministre des affaires sociales est fébrile, elle se concentre, je l’imagine avoir préparé longuement son intervention. Elle évoque un coût psychologique pour elle, puis elle s’interromp, la salle de presse reste suspendue à ses lèvres. Une phrase ne va pas jusqu’au bout, un mot l’en empêche, un mot qui lui fait mal : sacrifice.

La ministre lâche des larmes, des larmes pour noyer ce mot. Des larmes pour dire la dureté d’une époque, des larmes comme le deuil d’un bien être social. Une femme pleure en silence , les secondes de ce sanglot s’éternisent. A Rome, la crise vient de s’offrir un visage.

Sir Paul

Ils étaient quatre, les années soixante, cheveux longs, un pied de micro pour deux chanteurs, une facon unique de bouger d’arrière en avant sous les cris stridents des jeunes filles histériques. Survivant d’une époque, d’un groupe. Paul McCartney fait le show et offre « Yesterday » au public de Bercy. Une vague frisonnante de nostalgie envahie la salle.

Yesterday comme le temps qui passe, comme le souvenir qui donne des larmes dans les yeux. Etre ensemble à ce moment là pour éloigner un peu le bruit d’un monde qui compte ses sous, d’une jeunesse qui se cherche un rêve. On ferme ses yeux, on chante, comme pour faire un voeu.

Un passant trop familier

L’information traverse la ville, on la regarde comme un passant familier, on s’est habitué depuis trop longtemps. C’est la saison : une campagne d’hiver pour donner à manger, restos du coeur.

Une jeune femme raconte sa petite honte de venir ici, faire le pas. Les files d’attente qui s’allongent, toujours plus de frigos qui ont du mal à se remplir. Trop de soirées sans rien manger, trop de petits mensonges pour sauver la face, pour garder un peu de dignité. Demain, ce passant familier se fondra dans la foule des autres nouvelles.

Après la nuit

Le Caire. Place Tharir, il y a deux jours. Une foule compacte est rassemblée pour écouter le discours du Maréchal Tantaoui. On perçoit l’agitation, la nervosité et la fatigue dans les regards. Puis, un jeune homme se hisse au dessus de la foule, il se déploie et brandit sa chaussure bien en avant, un geste qui ne fait pas sourire, geste de désespoir, d’une jeunesse qui a trop attendue.

Ce matin, la place se réveille, des feux sont allumés, des campements sauvages balisent la place, les restes de violence de la nuit sont visibles. On raconte les coups, les balles réelles, les passages à tabac, les gaz lacrymogène qui font tomber ces gamins, inconscients. La foule, encore, des chaines humaines se forment pour laisser passer les ambulances. Je vois des hommes, des femmes rassemblés dans leurs différences pour faire face. Je croise le regard d’un peuple qui s’impatiente, qui compte les jours depuis le début de la révolution : trop long.

La liberté en deuil

La liberté de penser vient de perdre une de ses filles. Je retrouve son visage à peine marqué par les années avec toujours ce sourire serré, des petits yeux enfoncés, noirs qui cachent une force, une conviction et une détermination rare.

Elle a inventé l’intransigeance au service des plus faibles. Elle nous laisse peut être le courage de continuer, le courage de s’indigner. Il convient maintenant de faire silence pour déposer simplement une pensée anonyme sur le souvenir de Danielle Mitterrand.

Les petites lunettes rouges

Elle a posé ses petites lunettes rouges, arrondies, ovales. D’habitude elles sont posées là, juste sur le bout de son nez : immanquable. A la radio, il suffira d’un charmant petit accent nordique pour la reconnaitre. Elle se tait et ça fait jazzer.

Eva Joly a choisi de reprendre son souffle dans le tourbillon médiatique. Un silence que la rumeur et les commentaires viennent combler : des questions, un silence qui en dit long ? Bouche serrée, Eva Joly n’en démord pas, pour le moment, elle ne dira rien.

Un mot, des souvenirs

Ce matin un mot est laché partout : MOX, sujet de facherie politique qui fait le buzz. MOX : un combustible, nucléaire. Je me souviens de ce mot, des explications techniques, des experts, des schémas de vulgarisation. C’était en mars, une catastrophe, une centrale : Fukushima.

Puis, je me souviens des reportages, des mots de ceux qui ont vu ces vallées empoisonnées, ces villages évacués, trop tard. Je me souviens du visage de cette femme, de cette souffrance digne et silencieuse, souffrance d’abondonner un territoire, des souvenirs et une vie.

Touché

Intouchables. Un film, une histoire. Le handicap, sujet sensible, sensible comme un corps qui ne bouge plus : ne pas toucher. Toucher un corps muet, le prendre à bras le corps, plaisanter aussi, comme aimer quelqu’un tel qu’il est.

Quelques clichés faciles pour sortir le handicap de son fauteuil, lui faire prendre l’air, alléger la honte et notre gêne. Oublier peu à peu les différences , regarder en face des visages. Un sujet qui touche et qui fait mouche.

Les uns et les autres

Des chiffres  » UN  » qui s’alignent et qui se font face comme dans un jeu de miroirs. Les ombres projetées de ces chiffres forment des nombres : onze. Mecanique implacable, précision atomique, temps discipliné.

Des  » UN  » qui s’alignent en une seconde. On apprécie l’arrangement esthétique. Puis, on ne sait pas quoi en penser, alors on s’en amuse ou bien on s’en inquiète. Juste pour passer le temps.

Blanc

Je reçois la nouvelle comme une giffle. Ce matin j’ai pensé à eux. Les deux alpinistes sont morts dans la montagne. Ecrire sur la disparition, écrire sur la montagne. Les mots ne viennent pas, ils hésitent, résistent. Je pense aussi au dérisoire des mots, après ça.

Ma feuille est blanche, mais ce blanc replonge mes pensées dans la neige, le froid, dans ce brouillard blanc qui rend aveugle. J’écoute le silence, je cherche les secrets de la montagne. Puis, j’abandonne ces mots, je retrouve le blanc, comme une absence. Je pense à eux et à ceux qui les aiment.

Seuls dans la nuit

Le massif du mont blanc, un épais brouillard empêche les secours d’aller les chercher. Encore une nuit, là haut, à attendre le jour, à supporter le silence de la nuit, à lutter pour ne pas se laisser écraser par le froid.

J’imagine ces minutes qui s’allongent et les pensées qui circulent, des pensées vitales pour espérer et continuer de se relier à la vie. En bas, dans la vallée, on regarde le ciel et on fait un voeu.

Se souvenir de la paix

 » Une attaque contre l’Iran est de plus en plus vraissemblable « , mots lachés par Shimon Peres ce week end. Des mots jetés comme ca juste pour voir ? des mots largués pour observer les effets qu’ils produisent ?

Une attaque pour répondre aux soupçons d’une possible arme nucléaire en préparation en Iran . Je repense aux armes de destruction massives en Irak, imaginaires. Bombes contre bombes ? une folie. Je regarde encore le visage de Shimon Peres et je ne comprends pas. Je me souviens qu’il a été prix nobel de la Paix, en 1994. Il faut qu’il s’en souvienne, vite.

Quitter la ville, vite

Les gosses s’en amusent, les adultes ont de l’eau jusqu’à la taille. L’eau monte, il faut partir, quitter Bangkok, s’incrire sur des listes pour les bus. On annonce deux semaines d’attente, les visages se crispent.

Un homme est assit chez lui, démuni, les pieds dans l’eau, la piece a été vidée, quelques objets sauvés sont posés sur une table. Cet homme est seul, démuni, sans autre choix que de rester ici, la peur au ventre.

Cannes, la peur et la honte

Cannes, la croisette, tapis rouge, limousines : G20. Festival d’inquiétudes. On se retourne et on chuchote après le passage du premier ministre grec. On fait des déclarations, on lui fait la leçon, menaces à peines masquées.

Je l’imagine faire face derrière sa moustache grisonnante, faire face, rester digne. Conférence de presse sur la Grèce : le premier ministre grec n’est pas invité. Rester digne, malgré l’affront. Faire face, encore.

Des mots qui brûlent

Paris, cette nuit. Une main gantée prépare un cocktail, un cocktail incendiaire. La main ne tremble pas, la cible est identifiée, pas de doute : les locaux de Charlie Hebdo. Au petit matin, la nouvelle tombe : je reste sans voix, démuni devant un geste lâche et criminel. Le dégout l’emporte sur la colère. Un seul mot me vient à la bouche : dégueulasse.

Des flammes pour brûler des mots, du feu pour incendier des opinions et détruire une expression, libre. Pendant la guerre, les nazis brûlaient des livres dans Paris. Plus tard, mon écran tente de me consoler avec un florilège de réactions et d’indignations. Fébrile, je jette un oeil à la fenêtre mais le ciel est sombre, décidément.

Georges

Ce matin, j’entends sa voix, cordes pincées, des R bien roulés , un sens de la formule qui fait mouche. Un sourire malicieux , une moustache grisonnante et grands yeux ronds qui accompagne un laché de mots : formidable.

Il y a trente ans, par un soir d’octobre, à cheval sur le toits, Brassens est parti dans un ciel d’orage. Georges nous parle encore, parle nous encore de la pluie et non pas du beau temps. La camarde a bien du finir par lui pardonner d’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez.

Un visage dans la nuit

Une photo, elle a été prise en Turquie. On ne comprend pas immédiatement de quoi il s’agit, il faut se pencher en avant, fouiller du regard ce désordre et ces décombres. Une tête, elle pourrait être celle d’un petit animal apeuré. Un enfant, il s’agit d’un enfant éclairé par un projecteur : tremblement de terre.

Je regarde ce visage, il offre la jeunesse et l’effroi d’un gamin qui a du se demander de longues heures s’il allait mourrir ici, enseveli. Trop jeune pour subir ça, le regard de ce gamin a déjà vieilli prématurément, trop vite.

Doigts bleus

La foule, de longues files d’attente, on patiente dans le calme. Dimanche de vote en Tunisie : vote libre. Patienter le temps qu’il faudra, certains patientent depuis quarante deux ans. La récompense est là toute proche, choisir librement et glisser son choix dans l’urne.

Je vois des femmes exhiber leurs index, un doigt bleu marqué d’encre idélébile : preuve de vote. Fierté : un doigt bleu comme un signe de raliement. Un doigt que j’imagine aussi comme le début d’un poing levé, signe de victoire. Ces doigts resteront tachés quelques jours, juste le temps de faire durer encore un peu la jouissance d’une liberté démocratique, nouvelle.

Le sang du tyran

Ne pas voir ca, il a fallu éloigner les jeunes enfants de la photo : violence extrême. Un homme : un corps dénudé, mutilé, décharné, ensanglanté, sauvagerie féroce. L’arrestation de Kadhafi a lieu dans le chaos. La foule hurle, le peuple ne sait pas retenir le trop de souffrance, le trop de haine.

Je me souviens de la pendaison sommaire de Sadam Hussein. La violence d’une guerre change les hommes, dangeureusement. Trop de morts, trop de sang, trop de larmes, trop de peur font perdre la présence à la vie. Le tyran est montré : pantin désarticulé, ensanglanté. Le langage de la vengeance aveugle a parlé comme une évidence, dent pour dent.

Une femme à sa table de travail

Les oeuvres intégrales de Maguerite Duras seront bientôt publiées dans la Pléiade. Je croise son regard ce matin : une photo, 1955. Marguerite est assise à sa table de travail. Elle s’est interrompue quelques instants, chaise en biais. Elle s’est retournée pour la photo.

Elle offre un regard réconfortant et déjà plein d’assurance. Le regard de Duras me fascine. Son regard persiste, distant et tendre à la fois. Puis, je comprends qu’elle est libre, tellement libre.

Remise des copies

Une agence de notation joue au maître d’école : distribution des copies. Mauvaise note pour l’Espagne, elle a perdu un A. La Grèce est au toujours fond de la classe, bonnet d’âne. La France reçoit un avertissement. Des regards jaloux convergent sur sa copie, sur ces trois lettres A.

La France regarde les commentaires et les annotations en rouge comme une menace : dette, crise, faillite. On nous fait la leçon, avec autorité . Des A comme une promesse, comme un bouclier contre tout ça. Le maitre regarde sa classe, il observe des regards dubitatifs qui ne se cachent plus.

Foule solitude

Il a fallu résister pour s’en détourner, pour ne pas savoir. La nouvelle a tout envahi, tout submergé. Une photo s’est reproduite très vite, partout : celle d’un homme. Hier soir, j’ai vu la foule, j’ai vu tous ces regards converger et se tourner vers lui . Bousculade : il a tenté de se frayer un chemin. Entourré, encadré, accompagné, sollicité. A chaque pas : une phrase, un micro, une caméra.

Je l’ai vu seul parmi la foule, aussi. Le pouvoir isole, enferme. Il faudra bien qu’il oublie un peu ce chahut pour embrasser et cultiver dans son fort intérieur un possible destin.

Rêves sans paroles

Hollywood, les années vingt : insouciance. Une jeunesse bourgeoise s’amuse : les femmes portent des chapeaux ronds, les hommes des queues de pies et de fines moustaches. Claquettes, music-hall, jazz, tout un cinoche. Ca swingue, ça claque, on danse, on rit, on tourne des films.

The Artist, un film d’aujourd’hui à la manière d’un cinéma sans voix. On s’amuse des rictus éxagérés de Jean Dujardin, surjoués, complices aussi. Je redécouvre l’énergie insensée d’une époque qui a inventé le jazz, le cinéma, Broadway et offert quelques beaux rêves au monde.

Mots insuffisants

Sécheresse et famine en Somalie : Plus de la moitié de la population de ce pays est concerné. Les humanitaires annoncent le pire . Je lis des comptes-rendus, on y parle d’insécurité, un mot qui me dérange, un mot pour masquer une réalité plus simple : la guerre.

Plus loin, je m’agace encore : on parle d’insécurité alimentaire : un habillage linguistique pour cacher la faim. Le drame et l’effroi d’un peuple mérite des mots plus ambitieux, des mots pour dire, pour crier, pour surprendre et nous bousculer.

Sang noir

Un navire sur le flanc, dans l’eau : naufrage. Des containers cubiques empilés en désordre comme des pièces de légo en équilibre. Le navire est au large de la Nouvelle Zélande. Navire éventré, il a déja perdu une grande partie de son sang, sang noir. Ce sang visqueux assombrit les eaux claires, ce poison infecte les vivants marins et tache les rivages.

Plus loin sur l’île, les joutes de l’ovalie continuent de remplir bruyamment les arènes. Après la fête, il faudra bien regarder la couleur de la mer, en face.

Une main levée

Elle entre dans la grande salle, le sourire figé. Elle sait déjà que c’est fini. Je croise le regard de la défaite, j’observe des yeux blessés, j’entend une voix qui tremble.

Je n’écoute plus, je regarde sa main levée, la main de Ségolène Royal. Une main qui a perdu de son assurance. Une main qui nous raconte la fin d’une séquence politique. Une main usée par une ambition perdue. Une main levée, juste pour dire au revoir.

Saison des prix

Il pleut des prix. Il tombe des noms, des identités souvent inconnues. La saison des récompenses s’ouvre avec une pluie de Nobels, elle s’achevera avec des averses de prix littéraires.

J’imagine déjà ces visages, faussement surpris, ces sourires dont la fierté sera difficile à dissimuler. Je pense aussi à tous les autres : Les lauréats, les présentis, les favoris abandonnés et oubliés pour cette fois-ci. Ceux-là devront tenter de jouer l’indifférence et enfouir en secret une déception, une blessure.

Pommes croquées, endeuillées

Un garage quelque part aux Etats-Unis, les années soixante dix. Un jeune homme souriant, étudiant, allure cool. Bricoleur de génie, il pose derriere une machine avec un clavier. On connait la suite : un ordinateur portatif,  une marque. Une pomme croquée, comme on croque la vie, avec cette faim d’inventer toujours plus de rêves consommables.

Steve Jobs est parti dans la nuit, croqué par la maladie. Parti pour retrouver Adam et quelques autres croqueurs de pommes.

Juste avant les nouvelles

C’est encore la nuit, mais déjà une appréhension : celle de recevoir le flux de nouvelles . Je sais déjà qu’il faudra bien se débrouiller avec le flot de chroniques jucidiaires et de faillites économiques autant incompréhensibles que peu réjouissantes. On tentera ensuite de se rassurer furtivement par la livraison de quelques nobels.

Pour l’heure, il faut juste profiter encore du silence de la nuit qui s’achève pour tenter d’écouter la respiration d’un monde qui nous échappe.

Automne indien

L’automne étouffe. Un automne qui se cache. Un automne qui a honte de tout ce mercure. Dimanche, j’ai vu les jardins se remplir d’une bonne humeur insouciante. Des familles venues pour profiter de ces chaleurs indécentes. J’ai observé les jeux des enfants et la sueur innocente de ces enfants là.

Personne n’ose dire un mot de trop : juste se laisser porter par ce doux déboussolement climatique, incapable de s’en inquiéter. Puis, la nuit tombée à vingt heures nous reveille un peu de nos rêveries estivales. Alors, secrètement on attend les premières températures d’automne, juste pour se dire que les saisons tiennent encore bon.

L’autre coté de la frontière

J’observe des hommes et des femmes que l’on fait voyager de l’autre côté : un ancien ministre entendu , un juge auditionné par la justice et un commissaire accusé par la police.

Je vois des photos d’avant : le commissaire, un homme solide, bien installé dans son rôle de « super flic ». Fier, il éxhibe une belle prise, ses trophées : faux billets et cocaïne. Les accusations de corrruption et de trafic de drogue écrivent la suite d’une histoire trop facile : clichés, des ripoux. Le doute peine à s’installer.

Les hommes sont souvent impardonnables, toujours fragiles. Le pouvoir et l’attirance pour l’autre côté rend fou, imprudent, il rend vulnérable aussi.

Pilules amères

Facile d’imaginer la scène : un rituel, un geste qui rythme le quotidien. Le petit jour perce à travers les rideaux. Il ouvre doucement les yeux, il y pense déjà. Avant même le café et les tartines, il attrapera un verre d’eau et une petite poignée de pilules. Elles attendent, souvent elles sont prêtes depuis la veille. Le geste sera répété dans la journée.

Ce matin, la radio a craché une petite brève entre les primaires et les affaires : les antidépresseurs favorisent la maladie d’Alzheimer. Il a bien entendu, il n’a rien dit, sa main a légèrement tremblé, pas plus que d’habitude. Il a avalé, sans un mot. Plus tard dans l’après midi, la radio sera restée allumée, au chapitre judiciaire, on reparlera de ces médicaments qui font du mal ou qui tuent. Lui, il sera déjà rendormi.

Misère pyromane

Ce matin, banlieue toute proche de Paris, banlieue défavorisée. Immeuble insalubre, un squat, des migrants tunisiens et egyptiens. Le feu : six morts. La pauvreté tue. La misère, elle brule, elle asphyxie ses enfants. Je cherche les causes, rien pour le moment. Je repense au Boulevard Auriol et à cet incendiaire jamais retrouvé.

Les nouvelles sont brutes, dépêches factuelles, brutales. La nouvelle tente péniblement de se développer, en vain. Plus tard, quand les pompiers seront partis, la nouvelle s’envolera avec les dernières fumées. Il ne restera que quelques particules qui seront aspirées violemment par les affaires, la primaire et par le regard trop maquillé de Monica Bellucci.

Une chambre, côté jardin

Le jardin du Luxembourg se vide de ses derniers visiteurs ce dimanche en début de soirée. L’été résiste, l’automne est à la peine. Le jardin plonge dans une douce obscurité. Tout près, les premières rumeurs de la chambre sont perceptibles, une chambre dont les lumières vont rester allumées jusqu’à très tard dans la nuit.

On annonce des visiteurs du soir. Le tapis rouge déroule un va et vient de nouvelles, de résutats et de commentaires. Le changement de couleur est acté ou fêté selon les camps. Les regards se tournent vers un fauteuil : vide. Tout proche, le jardin a fini par trouver le sommeil, malgré le bruit, malgré les émois de la nuit.

Particules élémentaires

Des particules plus rapides que la lumière ? Prudence de sioux, des scientifiques évoquent déjà les possibles marges d’erreur. Découverte incompatible avec la théorie d’Einstein : doutes qui viennent gâcher un peu la fête. Je m’accroche quand même à l’info, je lis plus, je cherche les mots pour me rassurer et cultiver en secret un rêve de gosse : celui de voyager dans le temps.

Je vois des photos du CERN, des machines, des monstres effrayants, des mâchoires circulaires gigantesques : avaleurs de temps ? peut -être. Einstein, encore. Je tombe sur son portrait : Albert en noir et blanc, de grands yeux espiègles, langue tirée : pied de nez post-mortem ?

Au bout du couloir

Cette nuit, Troy Davis est arrivé au bout du long couloir. Il s’est allongé et il a tendu son bras. Un silence de plomb est tombé sur la foule devant le pénitencier de Jackson aux Etats-Unis.

Malgré le bruit, malgré les mots, Troy Davis est mort, éxécuté. Malgré les doutes, malgré les vingt ans de prison, Troy Davis est mort, éxécuté. Troy Davis est mort, éxécuté par l’obstination barbare des hommes. Troy Davis est mort, éxécuté par le désir bestial de vengeance.

Mangeur de souvenirs

On compte les malades, on cherche des médicaments, on attend un vaccin, on publie des études pour ralentir le mal , le mal qui ronge, le mal qui efface les pensées : Alzheimer.

Je me souviens du regard d’Annie Giradot, effroyable, vide.  A  la fin, une autre personne s’était installée en elle. Alzheimer grignote, dévore et digère avec méthode les souvenirs, les pensées et la raison  jusqu’à vider la vie de sa substance .

Puis, le désapprentissage  se met en marche  et commence alors une lente descente vers l’indécence. Encore, je croise des regards perdus, des regards qui cherchent, des regards qui luttent  pour tenter de se souvenir, se souvenir des belles choses.

Fausse note

Sur la carte,  le pays a sensiblement changé de couleur. Le pays à la botte n’a plus la cote à cause de  sa note . Le pays avait déjà une note, mais elle a été dégradée, attaquée, humiliée. L’Italie rougit sous les regards hostiles, les regards se tournent, les sourcils se froncent.  

Le portrait du « cavaliere » circule , je vois son regard sombre, la mine un peu défaite. Peut être est-il  fatigué par ses sourires de trop ?  Son visage est ciré, sans âge. Une peau tirée pour tenter de nier le temps, sans doute. Son visage est devenu un masque, je pense immédiatement à Jean Marais et à la peau extensible de Fantomas.

Fin de partie

DSK a parlé. Je l’ai aperçu furtivement sur un écran. Je l’ai vu brandir à la caméra le rapport d’un juge américain. J’ai vu ce geste maladroit. Un geste qui ne lui appartient pas. Un geste denué d’une quelconque justesse. Un geste qui ment. Un geste qui a enrayé la mécanique trop parfaite de paroles calibrées.

Il faudra peut-être se rappeler de ce geste là. Un geste médiocre qui a échappé à son auteur. Cet homme s’est perdu, nous devons le perdre nous aussi.

La justice des pauvres

Paris, août 2005 , Boulevard Auriol, un immeuble insalubre. Un enfant raconte : les flammes, la fumée, les cris. Bilan effroyable : quatorze enfants meurent dans le feu . Hier, Paris, le palais de justice : pas la foule, juste quelques groupes qui se forment, les familles des victimes : toutes d’origine africaine.

Les regards sont fatigués par six années de nuit blanches, par l’amertume d’un premier procès avorté par manque de moyens. L’incendie est criminel, l’ incendiaire n’a jamais été retrouvé, procès baclé. L’avocat sait faire simple :  » Une affaire qui n’intéresse personne. »

Un homme entre dans la salle du tribunal, il a perdu sa femme et quatre enfants. Sa démarche est faussement tranquille, fébrile. Il ne sait pas s’il doit espérer.

Des livres pour la vie

Une photo, une interrogation. Une installation, de l’art contemporain pour interpeller : réussi ! Lyon, la Biennale . Un endroit clos, une mise en scène dramatique, une sorte de bunker bibliothèque, un parfum de fin du monde. Un désordre, des livres à terre. Je cherche un scénario pour expliquer ce chaos, j’envisage la guerre.

Encore des questions : Pourquoi ce cauchemar des temps modernes ? un rempart contre l’impossible ? Je retrouve des photos de guerre, une époque tragique où l’on a brulé des livres dans les rues de Paris, plus jamais.

Aujourd’hui je lis qu’au Royaume-Uni, l’argent manque pour financer les bibliothèques : démantelement. D’autres livres à terre qui témoignent de la violence d’une époque.

Nouveaux mondes

Les chasseurs de planètes jubilent. Belle partie de chasse : cinquante nouvelles exoplanètes, cinquante nouveaux mondes possibles. La vedette, c’est une grosse terre qui aurait comme meilleur compagnon d’orbite une étoile. On lit la suite : température acceptable, l’eau possible, la vie ? peut être.

Des photos de planètes circulent, mon regard plonge dans ce noir. Ce noir de l’espace, ce noir du vide, ce noir des expéditions lunaires qui indique la fin du ciel et de la lumière.

Besoin de rêver, de penser à un ailleurs, de nourrir l’imaginaire. Je voudrais m’endormir un instant, aller chercher ce noir là et retrouver quelques rêves d’enfance. Des rêves pour échapper à la rumeur de notre monde, petit monde.

L’argent des autres

Inquietude sur l’argent, l’argent des autres, l’argent qu’on cherche, l’argent qui manque, l’argent de la dette : les milliards. Faudra t-il de l’argent pour sauver l’Euro ? de l’argent pour recapitaliser les banques ?

Peu à peu un langage s’invite et s’installe dans les nouvelles, premiers tics, des formules qui tournent en boucle : des notes dégradées, des liquidités, la volatilité des marchés et la bourse qui hésite, rebondit, puis dévisse. Les économistes défilent pour expliquer la crise, ce qui va se passer, ce qu’il faut faire. Ce langage obscure me fait penser à une consultation chez un médecin spécialiste qui vous innonde de mots savants.

En attendant de vraiment comprendre, un homme surgit , il parle : déballage. Il est venu nous raconter des histoires de valises, des valises d’argent. Pas de preuves, juste des doutes, encore.

Je me souviens

Je me souviens de Paris, Boulevard St Germain, dans la voiture. Je me souviens de la radio, monter le son, être sûr de bien comprendre. Je me souviens du second avion, très vite.

Je me souviens être entré dans l’immeuble, vite partager la nouvelle. Je me souviens du regard incrédule de mon interlocuteur. Je me souviens de son coup d’oeil au dessus des lunettes. Je me souviens de son bras tendu, très vite, pour allumer le petit transistor derrière lui. Je me souviens avoir été pris de cours, surpris par cette salle de réunion où on avait allumé la télé, déjà.

Je me souviens ensuite de l’effroi qui avait finalement pris le dessus sur l’incompréhension. Je me souviens de l’impensable. Je me souviens des tours fumantes, de ces silhouettes minuscules se jetant dans le vide. Je me souviens de la ville de cendre. Je souviens cette foule grise, suffocante. Je me souviens aussi de ce train d’atterrissage d’avion, errant, tombé au coin d’une rue.

Ovalie

Les bleus chez les Blacks. Pas de blues, pas de bla-bla, pas de bling-bling, pas de bluff, juste une balle ovale qui se balance dans les airs. En dessous, des regards blèmes : des bulls qui attendent la balle.

On regardera des ballons aplatis passer entre les deux poteaux, s’écraser derrière la ligne. Pour le reste, on fera semblant de comprendre les règles de jeu. Ils vont rentrer dans l’arène sous les hurlements, gueules cassées, fronts plats, mauvaises barbes, maillots trop courts, protèges dents et déjà, impatients d’en découdre.

2Q11

Murakami, son dernier livre : 1Q84, édifiant. Je referme le premier tome, déjà embarqué par l’autre monde de Murakami qui s’annonce. Un histoire au Japon en 1984.

Japon, temps présent, 2011, début septembre. L’Océan pacifique vient d’enfanter d’un mauvais fils, Talas : un typhon violent, destructeur qui vient de piétiner et de cracher sur le Sud-Ouest de l’archipel. J’observe un enchevètrement de véhicules, de maisons, un enchevètrement de tout, de souffrances et de vies. Talas, venu d’un autre monde pour défier la patience et la sagesse d’un peuple.

Regard absent

Cet été, la terrasse d’un café à Saint Tropez, le regard d’un homme est supendu. Sa photo est publiée partout, juste comme ca, pour illustrer son absence à son procès : indécence. Sur cette photo, on reconnait le visage de Chirac, un homme diminué, un regard fragile.

Je retrouve des images de Chirac, Président, Maire de Paris, politicien. Un visage est le même, mais sur cette photo la personne s’enfuit doucement, elle se glisse lentement dans un autre monde. Peut être ce regard transparent appartient-il déjà à un ailleurs ? ce regard qui se perd nous affole.

Au palais de justice de Paris la chaise de Monsieur Chirac sera vide. Dans un autre quartier de Paris, la caravane du tourisme judiciare s’installe place des Vosges à la recherche d’une ombre.

Comme un lundi

On y est. C’est lundi, un vrai lundi. Authentique ! Les cours d’école sortent de leur long sommeil et la nuit vient de libérer des hordes de mauvais dormeurs, insomniaques d’un jour.

Boule au ventre, sourire faussement décontracté, chacun se surprend à prononcer des mots convenus, à lâcher des petits rires nerveux. Le trac s’est invité dans les deux camps. Le partage de la peur rendra finalement la fin de cette journée de rentrée facile pour tout le monde.

Avis de mauvais temps

Inéluctable, août s’éloigne, définitivement. Il est temps de prendre une grande respiration avant de s’élancer dans la séquence qui s’annonce, j’imagine déjà un voyage compliqué, une mauvaise mer. Difficile, il va être difficile d’échapper aux propos de campagne, aux polémiques, aux petites phrases et à la messe des sondages quotidiens.

Il faudra être solide pour affronter tout ca, il faudra se protéger de toute cette tension. L’air va être électrique, voir irrespirable. Il faudra faire preuve d’une vigilance extrême pour ne pas se laisser engloutir par la rumeur politique. Puis, au printemps, il suffira juste de se tenir prêt pour un dimanche d’avril, un dimanche de vote.

En finir avec un visage

Kadhafi, la photo de son visage circule, encore : bouche arrogante, moustache insultante, regard menacant. Ce visage soulève une grande interrrogation, une ambivalence insoutenable. Visage qu’on aimerait ranger définitivement dans les archives historiques, pas encore.

On le cherche, on voudrait être certain que la peur ait changé de camp, pas sûr. Je l’imagine presque impatient d’en découdre, une folie. A Tripoli, on fête la fin du jeûne, Place des martyrs, je vois des hommes lâcher des larmes, quarante années de souffrance qui n’en peuvent plus de tant de retenue.

Le musée du silence

Chauvet, la grotte, un film . Il s’appelle Werner Herzog, il est le réalisateur. L’homme a l’air solide, mais ses propos étonnent, bousculent. Il a été touché par ces peintures rupestres, il parle de tourment, ces mots sont presque ceux d’une rencontre amoureuse.

Il parle du silence du lieu, un sanctuaire oublié pendant trente mille ans. J’imagine des ombres, la sueur, les larmes et la pulsion de ces premiers hommes. Je lis entre ces lignes, j’entrevois alors une possible façon d’être au monde qui pourrait prendre ses racines quelque part dans cette cavité au coeur de la nuit.

Le dernier mot

Irène avait promis le chaos sur la ville, mais elle n’a fait que lècher la grosse pomme. La ville a été trempée, lessivée. Un ouragan finalement indulgent avec une ville un peu usée par un été caniculaire et par l’affaire DSK.

New-York ne se souviendra que d’un dimanche de pluie, un dimanche de grands vents. Irène est moquée à présent, on ironise, on critique l’excès de vigilance, aussi . Pourtant, il faudra bien se rappeler, rester sur ses gardes les jours de beaux temps, se souvenir de notre fragilité face aux forces de la terre et du ciel, qui auront toujours le dernier mot.

Retours

La rentrée s’impatiente, ce matin les programmes de la radio prennent de l’avance, les écoliers comptent les jours . Inévitable. Déjà je me souviens du visage d’Hervé Ghesquière à Villacoublay, de la folie d’un vendredi apres midi à Oslo, du maillot de Thomas Voeckler et du silence de DSK. Il faudra se souvenir encore de Fukushima et la corne de l’Afrique qui a faim, décidément.

La rentrée : revenir dans le quotidien des autres bouscule un peu. Un instant, on retrouve la fragilité de l’enfance. Je me dis que les restes d’un été finiront bien par se glisser aussi dans nos premiers souvenirs de vacances.

L’autre festival de la Rochelle

Les codes vestimentaires sont respectés : cols ouverts, bras de chemise, polos : détente. A La Rochelle, c’est le concours du socialiste le plus détendu, les mines se doivent d’être radieuses, souriantes et les visages sont priés d’être reposés et bronzés , alors ils le sont.

Hollande est déjà dans la posture du candidat officiel, il rayonne, discrètement. Faussement impassible, il est en avance, il le sait. Il compte déjà les mois qui lui reste à tenir : impatience. Royal s’agite, exaspère : c’est fini. Aubry fait mine d’y croire, on fait l’effort de l’imaginer dans le costume de Présidente, pas facile.

La bouche de Catherine

Un film, la promo, une héroïne : Deneuve. Une photo d’elle en gros plan. Allure bourgeoise, petites rides discrètes, sa bouche reconnaissable entre toutes, grande bouche désirable, un peu tordue, une bouche qui offre un sourire triste, immanquable, un bonheur mélancolique qui nous bouscule.

Deneuve, encore, tellement familière de nous tous qu’on en a presqu’oublié son prénom : Catherine. Sa trop grande notoriété nous éloigne d’elle, parfois. Trop souvent j’ai fais un pas de coté : trop connue, trop convenue. Et puis tellement surprenante, tellement captivante à chaque fois. Je vais aller au cinéma, cette fois juste pour elle.

Stupeur et tremblements

Hier, une nouvelle fissure a été découverte au large du Japon, 20 centimètres de large, de quoi y mettre une jambe. Je regarde la photo, prise par trois mille mètres de fond : le grand noir . On a raison d’avoir peur du noir, pour de bon, c’est ici que le pire se prépare, sans doute. Pourtant à Tokyo, il faudra bien continuer à vivre, même avec la certitude que la ville repose sur un chateau de cartes, fragile.

New-York, hier. La salle de presse du Tribunal, le procureur Syrus Vans commence son allocution, officiel, puis il hesite et il s’interromp, des regards se croisent dans la salle, la terre tremble, rare. Les rayons des boutiques recrachent des produits sur le sol, des immeubles évacués libèrent une foule de cols blancs dans la rue, au même moment Tokyo s’endort innocemment.

Paroles fragiles

New-York, le tribunal, l’entrée du bâtiment est devenue familière. Le manège reprend, foule de journalistes, des femmes, des pancartes .

Puis DSK, le pas est reglé, la démarche faussement décontractée, il a maigri, lèvres pincées, visage de cire, presque impassible. Il ne retrouvera pas son visage d’avant, jamais. Il y a eu trop d’effroi, trop de peurs, trop d’angoisses, trop de remords, peut-être. 

Il parle, peu, on avait oublié sa voix, on la retrouve, fragile. Le visage est marqué, cerné. Une seule question : est-il vraiment libre ? On pense à d’autres procès, à l’argent aussi. Selon les camps, c’est le soulagement ou l’écoeurement. Les doutes, eux, seront partagés par tous, à jamais.

Une ville, la nuit

Une ville, la nuit, Tripoli. La nuit dernière, c’est fait. Les rebelles sont entrés dans la ville. J’observe les sourires de Tripoli au petit matin, parfois un peu crispés, des sourires qui masquent encore la peur, la peur des tirs de snipers.

On attend l’information qui confirmera que Kadhafi a été pris,  pas encore, il faut attendre. Je vois des visages à Tripoli qui  n’en peuvent plus d’avoir trop attendu et qui se lâchent, réjouissance  fragile , la liberté est-elle si simple ?

Je regarde des images d’archives de Kadhafi : un visage sans âge, sourire effrayant , la peur :  insupportable. Puis je vois les mêmes scènes qui se reproduisent face aux tyrans qui tombent, on brise les portraits, on fait disparaitre très vite toutes les traces d’un dictateur comme pour anticiper et accélérer l’oubli, comme pour prendre une revanche sur le temps.

Pause

La publication des billets reprendra à partir du 22 août.

Bel été à tous et prenez soin de vous.

Un été

Le soleil s’installe enfin, il inonde la ville, la chaleur est annoncée. Aujourd’hui : dernier conseil des ministres avant les vacances de la République. Je lis aussi le bilan effroyable des violences du week-end en Syrie : cette démocratie est en vacances depuis longtemps, trop longtemps. Des vidéos amateurs circulent : violence insoutenable, des membres arrachés , des enfants blessés, des colonnes de fumée, la peur, le courage des hommes aussi, le courage de faire face.

Ici, l’humeur est légère, bon enfant, on parle du soleil revenu dans les jardins, des départs en vacances. Ici, l’été s’installe en terrasse, là- bas les révoltes prennent la rue. Cette jeunesse qui n’en peut plus de compter ses morts se prend à rêver d’un été, d’un été pour rien, juste pour se dire enfin que tout va bien.

Le visage d’Hervé

Hervé Ghesquière : je regarde sa photo, une photo très récente, il a maigri depuis sa libération, il est à peine reconnaissable, je suis obligé de chercher pour retrouver son visage connu de tous. Je me souviens de son arrivée à Villacoublay, il parlait beaucoup. Encore, il donne une interview, je lis entre les lignes une fragilité, masquée par une assurance trompeuse. Je lis et je comprends une inépuisable nécessité de raconter encore, la détention, le quotidien, les geoliers.

Il dit avoir passé des jours à penser à la vraie vie pour ne pas crever. Je croise encore son regard, noir. A cet instant, je comprends que cet homme là n’est pas sorti de l’effroi, pas encore. Sans doute doit-il se rappeler avoir voyagé tout près de la frontière entre la vie et la mort.

Ensemble

Shangaï, championnat du monde de natation, le commentateur français hurle. Je vois deux bonnets de bain, blanc, qui s’immobilisent dans l’eau, des yeux de mouche, deux nageurs, côte à côte, déjà complices sans le savoir, pas encore. Je les vois regarder, ensemble dans la même direction, on imagine le chrono, électronique, affichant deux temps, le même temps pour les deux hommes : 52 secondes et 76 centièmes. Champions du monde de 100 mètres dos, ensemble.

Un chrono complice qui n’a pas sût choisir entre les deux nageurs, plus tard, on découvrira leurs visages et on essaiera de retenir leurs noms.

Oslo, un vendredi après midi

Oslo, ville tranquille, le centre de la ville, le quartier des ministères. C’est Vendredi, 15 h 30 environ, certains fonctionnaires ont déjà dû regarder leurs montres, le décompte du week-end a sans doute déjà commencé dans nombre de têtes. Puis tout bascule, tout va très vite. En quelques secondes le décor polissé de ce quartier s’écroule, déjà les rues sont encombrées de débris , des étages de batiment affaissés, des éclats de verre partout, la fumée. Puis le silence, où j’entends un homme chercher des victimes, demander si quelqu’un a besoin d’aide ?

Puis, très vite les secours, les ambulances, la police, des brancards, je vois un pied nu, ensanglanté. La panique, la rumeur partout en ville et déja l’info sur tous les écrans. Plus tard, on apprend le nombre des morts, l’arrestation d’un militant proche des milieux d’extrème droite, encore.

Il faut bien continuer, continuer quoi ? la vie, rester à l’écoute du monde, attentif, vigilant, ne pas oublier la démocratie qui pousse, qui pousse le pouvoir en Syrie, la corne de l’Afrique aussi, ce berceau de l’humanité qui se meurt.

La faim du monde

L’information peu à peu se fraye un chemin dans l’actualité entre Murdoch, la crise européenne et le tour de France : la corne de l’Afrique : famine extrême, sécheresse exceptionnelle, guerre civile au Soudan aussi.

Et puis ces photos d’enfants, je vois ces petits corps faibles abandonnés à la fatalité , des visages d’enfants qui déjà n’appartiennent plus tout à fait au monde des vivants. Je me souviens de ces images là qui n’ont pas pris une ride, images déjà vues depuis longtemps, trop longtemps.

Je lis encore : 12 millions de personnes concernées, en danger et l’argent qui manque toujours, combien ? 120 millions de dollars. Je suis tenté de faire le calcul, facile. Mais l’argent manque partout et il faut sauver la Grèce, l’euro. Il faut sauver la vie aussi, vite.

Carte postale du morvan

De passage dans le morvan des lacs, je découvre. Ici, les hommes ont lutté contre la forêt, la forêt partout, envahissante, presque menaçante. Je traverse un village qui pleure, le temps s’est arrêté ici. Boutiques fermées, façades grises, devantures des années soixante. Loin des grands sites touristiques, j’imagine cette région en hiver, un hiver froid et rude complice de la forêt et de la solitude aussi.

Ici aussi je vois les traces d’un quatorze juillet passé, le tour de France et les rumeurs des grands festivals d’été sont loin, l’ennui s’installe encore un peu plus aux terrasses des cafés, pourtant tout près la campagne est belle et sincère, une France sauvage dont les traces disparaissent peu à peu.

Faits d’hiver

Des faits divers qui font tâche, qui ne collent pas avec l’été, l’été des enfants en vacances, des premiers vacanciers croisés, des congés que l’on attend, l’esprit léger. Il y a bien encore quelques révolutions lointaines pour troubler passagèrement notre humeur, mais quelques nouvelles macabres persistent et insistent : des infos qui se croisent. Quatre corps repêchés dans le lac d’Annecy et des suicides qui se multiplient chez les gardes forestiers. On lit des mots, les mots des crimes , des drames et des accidents : autopsies, identification, corps en décomposition, pendaisons.

Ces nouvelles là viennent plutôt en hiver avec les premiers brouillards et les premières gelées. La nature n’a pas d’état d’âme. J’imagine le pire : une nature qui se venge et qui n’en peut plus. La forêt serait-elle coupable de la pendaison de ses gardes forestiers ? un lac tranquille complice de crimes ? Avaler et engloutir quelques baigneurs comme pour rappeler la folie des hommes.

Retrouver Jeanne, vite

L’affaire, encore. Des mots qui usent, qui fatiguent : procureur, New-york, plaintes, avocats. Trop. Ces mots finissent par donner la nausée, plus envie de comprendre, juste besoin de se protéger, de se mettre à l’abri pour ne plus entendre ces mots: fermer les journaux, éteindre les postes, se mettre en retrait.

Il faudra bien quand même retourner dans les pages  » culture  » pour voir le visage de Juliette Binoche à Avignon. On parle du festival, je lis, mon regard s’est arrête aussi sur le nom de Jeanne, comme quelqu’un de familier. Oui, un sursaut : entendre la voix de Jeanne Moreau, sans doute viendra t-elle enfin illuminer ce début d’été.

Listes

Des lycéens qui n’en reviennent pas d’avoir vu leurs noms sur la liste, celle des reçus, ils sont fiers mais ne disent rien, juste quelques rires nerveux, complices et puis un peu en retrait: quelques mines inquiètes ou défaites.

Plus loin, déjà, c’est le temps des marchés, même pour ceux qui se lèveront tard, les enfants eux, sont déjà à la plage.

On entendra plus tard dans l’après midi que le maillot jaune n’a pas changé d’épaules : encore un coureur dont il sera impossible de se rappeler le nom. Plus tard on tombera sur le classement provisoire: une liste, on la déroule furtivement, juste à la recherche d’un nom connu.

Libres

Trois lettres en majuscules, encore. DSK. Hier matin, l’info a été livrée depuis New-York pendant la nuit. Dans la salle de bain, j’ai interrompu un mouvement, puis j’ai monté le son de la radio. Ils ont reparlé d’elle, ce qu’elle a caché, une autre vie, l’argent, le mensonge aussi.

Plus tard, on apprendra : DSK libre, les otages aussi. Eux, on les a déjà oublié, si vite. La photo de leurs visages à Villacoublay a prématurément vieilli. A la radio, encore DSK, les bouchons sur l’A7 et les premiers klaxons de la caravane du tour.

Villacoublay, la foule, deux hommes

Aéroport militaire de Villacoublay, la foule, une forêt de photographes et de caméras. On connait ce tarmac . Je me souviens ici des sourires d’Ingrid Betancourt et de Florence Aubenas, libres !

Un avion se pose, un avion blanc, un avion de la république. L’attente, puis de nouveau l’agitation, un imposant convoi de véhicules arrive, un caméraman plonge l’œil droit dans son viseur. Deux visages apparaissent, enfin. Hervé Ghesquière parle, beaucoup, une grande aisance d’élocution, il parle vite, trop vite. Fragile. On s’arrête sur des morceaux de récits, il parle des journées, de la nourriture, de l’exercice physique, du besoin d’écrire aussi.

J’imagine déjà la suite pour eux, la difficulté de gérer encore la solitude, sans doute. On aimerait avoir un geste, juste pour prendre soin d’eux, pour être attentif, comme on couvre un enfant pendant son sommeil.

La fraicheur éphémère de la nouvelle

Les noms ont circulés avec insistance, ils, elles étaient attendues. On nous a raconté les coulisses et les intrigues, puis la musique des petites chaises a cessé et les nouvelles sont tombées : Christine Lagarde au FMI, Martine Aubry,candidate déclarée, François Baroin, Ministre de l’économie. Je ne sais pas quoi penser de tout ça, vraiment. Alors, je cherche. J’essaie de me réjouir pour eux, non, ils sont trop loin. J’essaie de me désintéresser, je n’y arrive pas tout à fait non plus.

Eux, ils resteront à la Une quelques heures. Nous, on a déjà digéré l’info, c’est fait ! La nouvelle, elle, a déjà perdu de sa fraicheur et sera bientôt tout à fait engloutie par l’indifférence de l’été qui s’installe chaque jour un peu plus.

541

Obama l’a annoncé dans la nuit depuis les salons feutrés de la maison blanche, le retrait va commencer : 10.000 hommes vont rentrer d’Afghanistan : commentaires, analyses, reportages … Le mot m’a attrapé : Afghanistan. Alors je cherche les noms de Stéphane Taponier et d’Olivier Ghesquière dans l’actualité. « On ne vous oublie pas » dit chaque jour un message à la fin du journal télévisé, mais à cet instant je n’y crois plus, comme si l’oubli s’installait aussi dans ces messages répétitifs. Je regarde le décompte d’aujourd’hui : 541 jours, j’attrape alors un calendrier : le vertige . Ils ont été enlevés avant que la terre ne tremble en Haïti. Je cherche comment ne plus les oublier.

Sud

Impatience. Les collegiens font le décompte des jours qu’il reste, les juilletistes aussi. Bientôt, les hordes d’autos vont se faire aspirer par les rivages et la foule va changer de territoire. Pour se rassurer, ceux qui ne partent pas iront aux soldes avec l’obsession de ne pas revenir les mains vides.

Puis, la sacoche du facteur se remplira des premières cartes postales, à peines lues, à peines regardées, on oublira très vite ces photos, ces rivages de méditerranée : clichés.

Là-bas, d’innocents corps enduits de crème solaire se tremperont dans la mer qui a englouti deux cent naufragés libyens, il a quelques semaines, un peu plus au sud. Cet été, on le sait, d’autres coupables embarcations prendront la mer pour échapper à l’enfer. Puis, de nouveaux baigneurs innocents, blanc, arriveront enfin, ils feront semblant de se réjouir. Les autres reviendront bronzés, reposés, forcément.

Dîner en ville

– Tu l’as dit ?
– Non sûrement pas, surtout pas !
– Oui, mais ils en parlent
– De quoi exactement ?
– Mais, de ta candidature !
– Mais, je n’ai rien dit
– Ils disent que tu n’en parles pas, mais que tu y penses
– Mais, je n’y pense pas
– Ah bon ? vraiment ?
– Enfin … pas en ce moment
– Alors pourquoi donc ils en parlent ?
– Par ce que je pourrai y penser …
– Ca jette un doute, du coup
– Faut-il faire un démenti ?
– Ah non, surtout pas !
– Et pourquoi pas ?
– Car ils ne vont pas nous croire
– Que dire alors si on m’interroge ?
– Rien
– Difficile de ne rien dire, ca voudrait dire …
– Quoi donc ?
– Ca voudrait dire que j’y pense mais ne veux rien dire
– Il faudrait ne pas y penser quand on t’en parle
– C’est difficile !
– Oui.

Le Bourget, au soleil couchant

Le futur s’est posé hier à l’aéroport du Bourget. Un avion. Il est solaire. Il a de grandes ailes, des ailes fines, gigantesques, démesurées. A cette heure ci nous étions presque tous rentrés dans nos maisons. Lui, il a attendu longtemps dans le ciel, il s’est dérouté plus au sud, au dessus de la Bourgogne pour aller chercher du soleil, puis il a fait des ronds dans le ciel pour attendre le moment.

C’était entre chien le loup, il a glissé lentement dans le ciel et à longé doucement la piste du Bourget. On a attendu le bruit fracassant des engins qui se posent, on attendu le bruit de gomme sur l’asphalte, en vain.

Historique, le soleil a fait voler un oiseau juste avant la nuit. Hier soir, le futur s’est posé dans un silence de plume, éloignant un peu les bruits de la ville.

Un homme, un regard

Chirac. Mon regard reste accroché sur une photo de lui, prise le 6 juin à Paris, immédiatement la gène s’installe, une photo qui interroge, je reste en pause, un instant, tente de comprendre le malaise qui me saisit.

Non, ce n’est plus l’image du Chirac-Président, ce n’est plus le visage qu’on croisait fréquemment dans les journaux ou sur les écrans. Ici, je vois dans son regard la perte, la peur, le désarroi. L’homme est diminué, on pense à la maladie sans rien dire. Le visage de cet homme apparait sous un jour nouveau, la fragilité de son regard nous permet d’oublier le temps d’un instant l’homme et la fonction. Oublier le Chirac qu’on a pu détester, rejeter ou apprécier, oublier si on a été pour ou contre Chirac.

Un livre, il écrit, il règle quelques comptes qui font les bonnes feuilles, il écrit aussi « je me suis trompé », il évoque des souvenirs et la solitude du pouvoir, celle qui éloigne les hommes les uns des autres. Je regarde cette photo, encore, le trouble s’installe, décidément.

Audience

Son visage revient : DSK a le teint gris, un costume bleu qui ne lui va plus tout à fait. Il est venu, encadré par deux hommes, sa femme lui tient le bras, le regard fixe, concentré. La démarche est presque assurée, une fausse aisance peut être pour ne pas entendre les voix, les protestations des jeunes femmes, pour ne pas voir ces bras qui se lèvent derrière la petite haie de caméras.

Puis, il sort du Tribunal, la démarche est la même, les regards se tournent, images dérisoires, attendues, il lâche un sourire un peu crispé auquel on ne croit plus vraiment. Nous, on aurait bien aimé croiser le regard d’un homme pour avoir un avis définitif, mais le doute s’installe, encore. DSK disparait derrière la vitre fumée d’un imposant véhicule.

Une nouvelle fois, on soupire intérieurement et on tente de se rassurer par la distance, par l’éloignement des événements .

Le goût des fraises

Jour de marché, tout près des pierres de mon enfance, à l’ombre d’une abbaye qui m’a regardé grandir. Déjà, la foule des touristes se mèlent aux gens d’ici, employés, retraités et notables.

Le temps est lourd, quelques producteurs de légumes font semblant de rien, d’autres les yeux vers le ciel font mine d’esperer, le temps qu’il fait circule de bouche en bouche, forcémment, d’étale en étale. 

Puis, comme les autres, nous rentrons, nous posons les paniers remplis, d’un geste satisfait, on reparle des connaissances croisées au marché, des commerçants, des toursites déjà trés nombreux.

Quelques nouvelles s’echappent d’une télé voisine, des paroles qui viennent se mélanger aux bruits de vaisselle dans les jardins. Les infos du samedi midi : quelques mots, décidément trop fort, franchissent la haie, les mêmes mots, même ici : Yémen, Syrie, on regrette le melon un peu trop mûr. Grèce, la salade est mélangée. Libye, le plateau de fromage vient de faire son dernier tour. On le sait, très bientôt on oublira les naufragés libyens engloutis par la mer au large de la Tunisie avant hier. On se féllicite du goût des fraises.

Risques

Sale temps pour nos assiettes, faut il réclamer la présomption d’innocence pour le concombre espagnol ? Pas sur, on voudrait bien que le coupable passe aux aveux et qu’il soit livré à la foule.

Journée contre le tabac, on se rappelle des doigts jaunes d’un tonton, la toux grasse . On écoute distraitement le chant de ce marronnier, puis on se fige un peu quand on nous dit que, finalement, le téléphone portable pourrait être dangereux pour notre santé. On tend l’oreille, puis on ne comprend rien à ces demi-mots, à cette prudence de sioux. Je fixe l’instant, puis  je revois Gabin, la clope au bec, au comptoir d’ une brasserie parisienne en noir et blanc, d’un air assuré, demander avec autorité un jeton pour le téléphone.

Puis le Japon, encore, je lis les « vallées empoisonnés », des mots qui font mal, mal pour eux, et puis il y a cette aiguille qui n’en finit pas de basculer sur la droite dans la zone rouge, dangereux ? Tout le monde le sait ! sauf quelques uns restés à proximité. Je croise le regard d’une vieille femme devant sa petite maison, elle hésite encore entre la peur d’être contaminé, bientôt malade et la douleur de  s’arracher à sa terre, pour longtemps, pour l’éternité .

On tente de respirer un peu, de toute façon, on le sait, un jour, la nuit viendra nous chercher pour toujours.

Balles jaunes

Porte d’Auteuil on s’échange des balles, sous les chapeaux le ballet des têtes qui se tournent à droite, puis à gauche a repris. Depuis les hauteurs du court central, si l’on tend bien l’oreille on doit pouvoir entendre les bruits de la ville. La ville avec ses rumeurs, ses garçons de café épuisés, ses femmes pressées, des paquets plein les bras. On reprend place, les chuchotements cessent jusqu’aux prochains applaudissements bien réglés.

Des balles de mai pour oublier, compter le temps qui défile. Des chaussures blanches marquent la terre battue, des bras musclés  balancent des coups, classe ! C’est la saison, le temps de regarder des petites balles, jaunes, dérisoires, attendues.

Loin de Paris, la chaleur écrase un café de campagne, une télé est allumée sur le service de Gaël Monfils, un  représentant de commerce à posé sa valise, épuisé. Au comptoir, il jettera un œil entre deux gorgées de bière puis reprendra la route.

Le temps qu’il fait

Ce matin Libération met un visage sur une voix, celle qui annonce le temps qu’il fait. Joël Collado, météorologue de Radio France a un physique imposant. On imagine l’homme, puis on hésite entre la carrure d’un rugbyman du Sud- Ouest et le profil d’un acteur américain. C’est curieux de découvrir le visage d’une voix, forcément on est surpris pour avoir imaginé quelqu’un d’autre ou personne en particulier.

Monsieur Collado, il a de la chance, du recul, chaque jour sur son écran, il regarde la terre, prend de la hauteur pour nous parler des nuages, interpréter les vents et nous raconter l’atmosphère, celle qui flotte au dessus de nos têtes. 

Plus bas sur terre, les hommes s’agitent ou occupent des espaces publics. L’anticyclone et les hautes pressions seraient-ils complices  des printemps démocratiques ? En Espagne, aussi la jeunesse a les yeux tournés vers le ciel, son dernier mot d’ordre est sans appel « si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir ».

Seuls, face au monde

La rumeur gronde, un homme est assis, le regard bas, gris. On le regarde, il le sait. Des photos d’avant circulent, on le voit officiel, en couleur, souriant, confiant. On se surprend à imaginer qu’il s’agit d’une doublure.

Et puis il y a la distance,  l’océan immense qui nous sépare de ce monde, océan d’incertitudes, de doutes et de peurs. Serions-nous tous un peu dans ce tribunal new-yorkais ? Coupables ? Innocents ? On voudrait ne rien voir et pourtant on regarde le visage d’un homme ; on voudrait se détacher et ne plus y penser, mais ca revient, l’affaire, les suites de l’affaires et les conséquences de l’affaire nous poursuivent et tournent en boucle.  

Et soudain, on nous demande de tourner un peu le regard vers l’autre, une femme que l’on ne connait pas. On croit entendre des mots étouffés  «  la menteuse ». Et puis on fait l’effort de penser à l’impensable, à la souffrance d’une femme, à ses cris, à sa honte, à ses larmes et à sa solitude, aussi.

Là-bas, une femme et un homme sont seuls au monde, quelque chose a eu lieu, il faudra bien savoir, plus tard.

Sous le soleil, Paris fait semblant de rien, on voudrait faire taire les commentaires, laisser le fil des événements futurs se dérouler en silence, mais les railleries de comptoir se mélangent aux odeurs de friture. La province de France voudrait bien se croire aussi loin de Paris que de New-York et cette pluie qui ne vient pas.

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